Il y a un mot dans votre lettre qui me fait de la peine, mon enfant; vous croyez que vos lettres ne font que m’ennuyer. Cela me fâche que vous ne pensiez pas qu’elles me font un grand plaisir. Je suis assez souffrant encore; cependant, je vais un peu mieux. J’ai pour le moment énormément à faire ici, et je ne pense pas pouvoir aller de quelque temps à Paris.
Allez au bord de la mer avec Mme d’Almeida[1]. Je fais ce que je puis auprès de M. d’Aleyrac, pour le décider à permettre que Noémi passe un mois de vacances à Chusclan. En viendrai-je à bout? Pour le bien général, peut-être ferez-vous mieux de ne pas aller voir Mme d’Al[eyrac]. Il faut avant tout qu’elle ait sa fille, si c’est possible. Mais, quoique bien des choses semblent s’y opposer, au moins faut-il écarter toutes les petites appréhensions de complot préparé qui tourmentent certaines têtes.
Quand j’ai parlé de Beauvoir, c’est qu’il n’y a pas longtemps on m’a proposé de me le vendre.
Savez-vous que probablement j’irai à Rome vers novembre, décembre ou janvier, et qu’à mon retour il faudra vous occuper pratiquement de l’oeuvre des protestants? Déjà les petites filles abondent; vous en aurez plus que vous ne le voudrez. Songez donc à ces pauvres petites âmes qui vous devront le ciel. Que de bien ne pourrez-vous pas faire aussi pour préparer des abjurations! Peut-être, sous ce rapport, un lieu hors du diocèse serait-il préférable. Vous désirez être auprès de moi, ma fille, et moi aussi je le désire bien fort. Mais où serai-je? Peut-être entre quatre planches, peut-être à Rome, à Paris, à Nîmes; je n’en sais rien. L’essentiel est que nous profitions de tous les instants, où nous pourrons nous voir pour parler un peu de notre sanctification et y travailler le plus efficacement possible.
Je n’ai point parlé en détail du T[iers-] O[rdre] au P. V[entura]; mais je lui en ai parlé, et les demoiselles[2] des R[ousseaux] peuvent s’en expliquer avec lui. Pour le moment, je crois être très bien avec ce bon Père.
Quant à toutes les imaginations qui vous tracassent, je ne pense pas qu’il faille vous en alarmer beaucoup. Ce sont des ennuis qui arrivent à tout le monde et qui passent; il faut les traiter par le mépris.
Adieu, ma chère fille. Voilà une longue lettre pour moi. Ecrivez-moi bientôt et beaucoup, et songez que Dieu vous veut tous les jours un peu plus. Tout vôtre avec l’affection la plus paternelle.
Je ne me relis pas.

