Votre lettre, ma fille, m’est arrivée entre deux journées d’angoisses assez grandes. Mais ces angoisses, pourquoi les ai-je eues? Parce que je deviens plus faible. Il me semble pourtant que, la veille de l’Exaltation de la Sainte Croix, je reprends un peu courage; non pas précisément que je souffre moins, mais j’aime un peu plus la croix et j’accepte avec un peu plus d’amour celle que Notre-Seigneur veut que je porte. Enfin, qu’il soit béni en tout, et pour tout, et surtout de mes humiliations, de mes blessures, de mes craintes, de mes sécheresses, de tout, pourvu que je puisse le glorifier un peu! Il me semble même que je suis heureux et même très heureux de souffrir. Quelque chose qui me frappe beaucoup, c’est ce mot de Notre-Seigneur à Ananie, à propos de saint Paul: [[Je lui montrerai combien il faut qu’il souffre pour mon nom,,[1]. Vraiment, je me crois bon à procurer un peu la gloire de Dieu, quand je vois que je n’en puis plus.
Mais vous, ma fille, c’est bien autre chose, les forces du corps ne peuvent venir en aide à celles de l’âme. Tout le monde vous trouve bonne, et je crois que tout le monde se plaint de moi. Avec cela je dois bien vous dire que, sauf quelques mouvements d’impatience, il me semble que je deviens miséricordieux plus que jamais.
Je vous remercie de tout ce que vous me dites sur le compte de Monsieur votre frère. Dans l’impossibilité où je me vois de vous faire tout le bien que je voudrais, vous ne voulez donc pas que je cherche à être un peu bon pour le fils de votre mère? Je prendrai mes précautions, mais ce sera au moins un moyen de vous prouver ma bonne volonté. Notre petite colonie de Mireman va assez bien. Il y a là des religieux vraiment bons et édifiants.
Adieu, chère fille. Prions bien l’un pour l’autre. Expliquez-moi cette espèce d’isolement, où Notre-Seigneur semble me mettre, dans lequel je ne sens ni ne veux l’appui de personne, et où pourtant je sens très bien que je vous suis plus attaché, d’une volonté plus forte et plus libre. Il est très sûr que je ne veux être consolé par aucune créature, dans les plus forts moments d’angoisses, et il est sûr que vous me faites du bien par votre seul souvenir. Adieu.
Tout à vous en Notre-Seigneur[2].
Le P. Jérôme m’écrit que les siens de Rome ne goûtent pas du tout le rapprochement. il a une névralgie qui l’empêchera d’aller à Paris.

