Mes chères filles,
Dans quelques instants, je vais partir de Genève et je ne veux pas m’en éloigner, sans vous dire combien je suis navré de voir tant de bien à faire et si peu d’ouvriers pour travailler. Vous, mes chères filles, dont plusieurs sont nées en des pays envahis par l’erreur, vous pouvez vous faire une idée de ce que doit être cette capitale du protestantisme, et des insultes qu’y reçoit Notre-Seigneur. Je viens vous conjurer de prier beaucoup pour que Dieu envoie des ouvriers, de saints ouvriers, de nombreux ouvriers, et une surabondance de grâces pour que leurs travaux fructifient. Il y a cinquante ans, Genève ne comptait que 300 catholiques. Aujourd’hui, il y en a 14,000, et, avant peu, les protestants seront en minorité. Mais ils ne seront pas convertis pour cela. Ils auront toujours de l’argent pour acheter des apostasies, comme jeudi dernier où 54 pauvres misérables ont abandonné l’Eglise romaine. Que ce soit pour de l’argent, personne n’en doute, et, moins que personne, ceux qui les ont payés. Mais enfin l’erreur en triomphe[2].
Priez donc et souvenez-vous de votre esprit, qui est d’étendre le règne de Notre-Seigneur. Que le spectacle de ces désertions vous fasse doubler votre dévouement, votre disposition au sacrifice, et vous inspire le désir de vous immoler pour procurer à notre divin Sauveur des conquêtes, qui réparent les pertes que le démon fait subir à son Eglise!
Adieu, mes chères filles. Permettez-moi ce petit épanchement. J’avais besoin de me dégonfler de tout ce que me fait éprouver mon séjour dans Genève. Il m’a paru que Notre-Seigneur vous ferait comprendre mes angoisses.
Tout à vous, mes chères filles, avec le plus entier dévouement[3].

