Ma chère fille,
Juliette a dû vous rendre compte de ma conversation avec M. Moreau, d’après quelques notes assez détaillées que je lui ai remises. Le soir, il revint me trouver encore plus attiré vers nous. L’idée de se charger de la maison lui va très fort. En effet, si je supporte une perte de 160.000 francs, si l’on diminue l’intérêt en vendant 140.000 francs le terrain sur l’avenue Feuchères, si l’on supprime les gros traitements des professeurs, si les vivres (comme il est sûr) diminuent de valeur, le déficit se change en bénéfice et l’oeuvre continue. Il y a même à parier que je pourrai ne perdre que 100.000 francs, au lieu de 160.000, si le mobilier est pris par eux à moitié du prix qu’il m’a coûté. D’autre part, le P. Moreau paraît beaucoup tenir à la maison du Midi.
Il paraît que le projet de mes parents était de me faire vendre Paris. M. Berthomieu, qui se conduit admirablement, s’y oppose au moins autant que moi et déclare, en ce moment même, à mes parents que s’ils ne veulent pas me venir en aide, lui se charge de tout(1). Dans un sens, je le préférerais. La fortune de mes parents est d’environ deux millions. Si le partage est égal, j’ai au moins 600.000 francs. J’ai prouvé que l’on me traitait très rigoureusement pour les terres que l’on m’affecte; de plus j’ai à prélever 150.000 francs d’un legs d’une de mes tantes, d’où vient la fortune de ma mère. Quelque rigueur que l’on mette dans les préférences pour mes soeurs, et supposant que j’aie perdu 200.000 francs à Nîmes, (je crois n’en avoir perdu que 150.000), il me resterait toujours 300.000 francs au moins, car le calcul porte à 400.000 francs juste, en admettant 200.000 francs de perte.
Je vous encourage beaucoup à la dévotion aux âmes du purgatoire. Tout le mois de février, je les ai tant priées que je leur attribue en partie la solution d’une foule d’embarras, qui auraient été difficilement tranchés, dans mes affaires. Adieu, ma fille. Quel que soit le résultat de tout ceci il me semble que je tiens bien paisiblement mon âme entre les mains de Dieu, et je suis même surpris que ma santé ne s’en ressente pas davantage.
Mme Baragnon a tout dit à sa fille. Dès lors, les obstacles sont très aplanis. Cependant, elle ne croit devoir vous venir qu’après les couches de celle-ci. Je ne désapprouve pas ce plan, quoique peut-être ferait-elle mieux de hâter, dès à présent une décision qui sera un martyre pour toutes les deux, tant qu’elle ne sera pas exécutée.
Adieu, ma chère fille. Croyez que tout ce que vous faites pour votre père est bien profondément senti. Ah! qu’il me tarde de vous voir! Je présume quitter Montpellier mardi au plus tard(2). A partir de dimanche, adressez vos lettres à Nîmes. Je serai le jeudi, vendredi et samedi saints à Mireman, la semaine de Pâques à la chartreuse, puis à Lamalou pendant le mois d’avril, et, les premiers jours de mai à Paris, si Dieu le veut, pour le noviciat(3).
Adieu, ma fille, encore une fois. Tout vôtre en Notre-Seigneur.

