Vous venez de passer, mon cher ami, par de bien cruelles angoisses, et j’eusse voulu vous dire plus tôt combien je les partageais.(1) Ma santé s’y est opposée jusqu’à aujourd’hui. Du Lac, en m’écrivant avant-hier, m’apprend que votre petit malade peut être transporté de temps en temps en plein air; de son côté, Gouraud comparait son état à celui d’un jeune Anglais, qui avait été chez moi à Paris et qui, après avoir été aussi malade que René, se porte aujourd’hui très bien. Espérons que la comparaison se soutiendra jusqu’au bout et que votre cher petit homme n’en sera un jour que plus vigoureux. Si je ne vous ai pas écrit, j’ai bien fait prier pour vous, pour Mme d’Esgrigny, et, dans bien des communautés on s’est intéressé à cette santé inconnue, comme à tout ce que j’avais de plus précieux. De son côté, du Lac m’écrit avec quels sentiments d’admiration pour Mme d’Esgrigny il a quitté Le Pouliguen; sa patience, sa force morale, son esprit chrétien ont bien vivement impressionné notre ami, qui me communiquait avec joie toutes les émotions qu’il avait éprouvées au milieu de tant de douleurs.
Je ne sais combien de personnes firent leur communion, le jour fixé pour celle de René. Il paraît que son état obligea de hâter le moment indiqué; mais certainement toutes ces prières rétrospectives auront porté leur fruit.
Je vous disais que ma santé m’avait empêché de vous écrire plus tôt. Je vais pourtant beaucoup mieux, mais tous les médecins me déclarent que je ne puis retourner à mon état normal qu’à la condition d’un très grand repos, et c’est pour cela que, tout en me débarrassant d’une foule d’affaires, je suis forcé de laisser de côté tout ce qui serait le plus agréable pour consacrer les forces qui me reviennent à des devoirs dont je ne puis me dispenser.(2) Si pourtant vous êtes condamné, comme du Lac me l’apprend, à passer une partie de l’hiver dans le recoin de la Bretagne où la maladie de René vous exile, j’espère bien pouvoir vous y envoyer de temps en temps quelques paroles d’amitié, au moins pour vous distraire d’une solitude que la mauvaise saison rendra probablement plus grande.
Adieu, mon cher ami. Veuillez offrir mes respectueux souvenirs à Mme d’Esgrigny. A vous de tout coeur. N’y a-t-il pas vingt-neuf ans que nous nous sommes rencontrés? (3)

