Judas s’est retiré et Jésus-Christ aussitôt s’écrie: (Nunc clarificatus est Filius hominis; maintenant, le Fils de l’homme est glorifié »(1); soit qu’il voulût parler de la gloire qu’il allait donner par l’Eucharistie, soit que, le marché infernal étant sur le point de s’accomplir, sa Passion, par où Satan et le monde devaient être vaincus, fût commencée. Quoi qu’il en soit, il s’écrie: Nunc clarificatus est Filius hominis.
Or, au moment où il vient de donner la grande preuve de son amour pour nous, l’Eucharistie; au moment où il va donner la preuve non moins grande de son amour, la Passion, il adresse cette grande recommandation à ses apôtres: « Mes petits enfants, je vous laisse un commandement nouveau, c’est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés. »(2) C’est là la grande pierre de touche, la charité envers le prochain: In hoc cognoscent omnes quia discipuli mei estis si dilectionem habueritis ad invicem(3). Voilà à quoi nous devons travailler, et pour cela essayons de présenter la charité sous quatre points de vue différents, avec quatre caractères principaux.
I. Supporter le prochain est quelquefois dur et pénible; c’est un fardeau lourd, soit à cause du caractère de ceux avec qui nous sommes en relation, soit à cause du nôtre. Le perpétuel effort de la charité chrétienne consiste à supporter des gens insupportables et qui, bien souvent, nous trouvent insupportables à notre tour. Et telle est pourtant la grande preuve à laquelle on reconnaît le vrai disciple de Jésus-Christ: In hoc cognoscent omnes quia discipuli mei estis. On ne dit pas que tous les chrétiens soient charitables, on dit que les seuls chrétiens ont la vraie charité. Telle est la doctrine sans cesse répétée par saint Augustin. Satan la simule quelquefois, lui le père de la haine; mais de même que le principe de toute lumière ici-bas est le soleil, de même le principe de tout amour est le Saint- Esprit par la charité qu’il répand dans nos coeurs. Il faut donc que nous nous aimions, que nous nous supportions. Mais la charité va au delà du support.
II. La charité est la source de l’esprit de sacrifice. C’est jusqu’à l’immolation de soi que va la charité. Les auteurs païens nous ont fait la description de la peste avant Jésus- Christ. Ce que l’on y constate d’égoïsme et de cruauté dépasse toute imagination. Jamais on n’y voit des sociétés d’hommes et de femmes se dévouer et périr pour soigner les victimes du fléau. Jamais n’exista dans la société païenne cette facilité de donner sa vie uniquement pour aider les autres à mourir avec moins de peine. C’est pourtant ce que l’on admire dans toutes les épidémies et contagions depuis Jésus-Christ. La charité de Jésus-Christ donne et se donne: Libentissime impendam et superimpendar ipse pro animabus vestris(4).
Et ce sacrifice sera humble et caché. Les journaux retentissent-ils du nom des Soeurs de Charité qui meurent en soignant les malades? Et si, à certaines époques de recrudescence, elles se dévouent plus généreusement, qui s’occupe de tous ces dévouements obscurs qui suspendent les coups de la mort et soutiennent une foule d’existences? Quelle constance pourtant dans leurs bienfaits!
Sans chercher la récompense de la main des hommes, sans provoquer l’admiration, cette charité qui se sacrifie va, sans hésiter, jusqu’au bout. Elle donne ce qu’elle a par ses aumônes, et va au delà du superflu. Elle donne de son nécessaire; elle donne les trésors de sa bourse par l’aumône, elle donne les trésors de son coeur par la prière.
Voilà une âme en danger; avant de l’aborder, et même si l’approche lui est interdite, quelles prières la charité ne fera-t-elle pas monter au ciel!
Quel but ont les Ordres austères? La pénitence pour eux, sans doute, mais aussi la pénitence pour la conversion des pécheurs. Telle est la charité que Jésus-Christ veut de nous. Ainsi s’est-il fait pauvre pour nous, ainsi a-t-il prié pour nous, ainsi a-t-il souffert et est-il mort pour nous, et son amour, nous dit-il, doit être le modèle du nôtre.
III. La charité, mais c’est la flamme de l’apostolat. Quel est le caractère de l’apôtre? N’est-ce pas la charité? Si… caritatem non habeam, nihil sum(5), dit saint Paul. Aes sonans aut cymbalum tinniens(6). La charité, par le Saint- Esprit, fit les apôtres au jour de la Pentecôte. Qu’étaient-ils auparavant? Des hommes grossiers, personnels. Mais le Cénacle est ébranleé par l’invasion d’un vent violent, les langues de feu reposent sur la tête des disciples; ils sortent embrasés d’amour, et l’évangélisation du monde commence.
C’est la charité qui fait les missionnaires, parce que Jésus- Christ, vérité éternelle, peut seul donner la vraie charité, et la vérité veut, pour arriver aux âmes qui l’ignorent, être portée sur les ailes de la charité.
En vérité, nous voyons aujourd’hui les apôtres de Satan avoir leur prédication. Ce n’est peut-être pas une des moindres attaques subies par l’Eglise que celles qui lui sont venues par l’apostolat de l’erreur. Aussi faut-il demander sans cesse à Dieu des apôtres qui, embrasés comme Jésus-Christ de l’amour des âmes, se dévouent à leur salut et brisent les portes de l’enfer.
IV. La charité, enfin, est le lien de l’Eglise: Salliciti servare unitatem spiritus in vinculapacis(7).
La charité, ici-bas, a deux foyers qui s’embrassent réciproquement. La charité qui rayonne de l’Eglise sur le monde par la prédication de la vérité qu’elle distribue, par les bienfaits des sacrements qu’elle répand dans les âmes; la charité qu’on ne veut pas voir dans l’Eglise, parce qu’elle est une trop grande condamnation du monde.
L’autre foyer, c’est l’Eucharistie, le sacrement par excellence de son amour. A la vérité, bien des obstacles surgiront contre cette charité divine: la susceptibilité, la jalousie, l’ambition. Au milieu des disputes qui s’élèvent parmi les apôtres, Jésus veut leur être reconnaissant: Vas estis qui permansistis mecum in tentationibus meis(8). Et puis: Simon, Simon, ecce Satanas expetivit vos ut cribaret sicul triticum(9). Voilà les deux adversaires en présence: Satan et Jésus-Christ. Ils lutteront jusqu’à la fin. Les disciples de la haine seront du côté de Satan; les disciples de l’amour du côté de Jésus-Christ. Les disciples de l’amour se grouperont dans son Eglise, et, nourris par l’Eucharistie, ils feront un monde nouveau: Dilectio ista nas innovat ut simus homines novi, baeredes testamenti novi, cantatores cantici novi(10). Et ainsi renouvelés dans l’union de l’Eglise, dans l’union eucharistique, allons à la nouveauté divine par Jésus-Christ.

