OEUVRES SPIRITUELLES EDITEES|INSTRUCTIONS DU SAMEDI|PREMIERE SERIE

Informations générales
  • OEUVRES SPIRITUELLES EDITEES|INSTRUCTIONS DU SAMEDI|PREMIERE SERIE
  • INSTRUCTIONS SUR LA SAINTE VIERGE
    II
    MARIE ET LA SEPARATION DU MONDE
  • Les Instructions du Samedi. Paris, Maison de la Bonne Presse, 1932, p. 7-12.
  • CO 91
Informations détaillées
  • 1 IMITATION DE LA SAINTE VIERGE
    1 LUTTE CONTRE LE MONDE
    1 MARIE
    1 PAUVRETE DE MARIE
    1 VERTU DE CHASTETE
    2 JEAN, SAINT
    2 LUCAIN
    2 PAUL, SAINT
    3 FRANCE
    3 ROME
  • Collégiens de Nîmes
  • 1876
  • Nîmes
La lettre

L’homme est placé entre deux pôles: Dieu et le péché, Jésus-Christ et le monde.

Il faut choisir, car on ne peut servir deux maîtres.

Du premier instant de sa conception on peut dire que le choix de Marie était fait. Voyons comment doit être fait le nôtre.

I. Marie séparée du monde.

A vrai dire, Dieu avait préparé les choses en faisant naître Marie dans la position la plus humble; mais pourquoi avait-il permis cette série d’événements qui avaient fait perdre à la race de David sa splendeur, sinon pour montrer ce qu’il trouvait de préférable, à la créature qu’il aimait le plus? Or, ce qu’il a choisi pour elle, c’est la pauvreté, l’abjection, la vie cachée, la vie séparée de toutes les idées mondaines.

Qu’est le monde, en effet, sinon l’ensemble d’idées, de préjugés, d’habitudes, de moeurs contraires à la loi de Dieu?

Or, Marie placée dès le berceau dans un état humble et caché était en grande partie à l’abri de cette tyrannie.

Donc l’état préférable pour les créatures aimées de Dieu c’est la pauvreté qui sépare du monde.

Mais Marie y a ajouté par sa volonté une séparation plus grande encore, puisque, par sa consécration à Dieu comme vierge, elle a renoncé à tout établissement humain. Vierge vraiment prudente, qui semblait deviner déjà un établissement d’une autre espèce, quand son Fils la couronnerait dans l’éternité Reine du ciel et de la terre et lui soumettrait les anges et les saints.

A vrai dire, cet élan de Marie, qui la séparait du monde, [lui] était plus facile qu’à tout autre, puisque sa pureté et les lumières dont elle était inondée lui faisaient comprendre où était le vrai choix, puisque rien ne la retenait du côté de la terre et que tout la poussait du côté du ciel; mais s’il y avait pour elle une grâce spéciale, nous aussi nous avons la grâce, et notre malheur c’est de n’en être pas assez convaincus.

Et pourtant ces grâces nous sont offertes, peut-être les avons-nous déjà repoussées, mais elles sont là.

Quoi qu’il en soit, examinons comment, à l’imitation de Marie, nous aussi nous devons nous séparer du monde.

II. Quelle doit être notre séparation du monde.

Vae mundo a scandalis(1), a dit Jésus-Christ. La sentence est portée. Tournez-vous comme il vous plaira, êtes-vous, voulez-vous être un homme du monde? malheur à vous! C’est Jésus-Christ qui a porté la terrible sentence, n’espérez pas la fuir et l’éviter.

Vous penchez du côté opposé à Dieu, à Jésus-Christ, vous préférez le péché et le monde? Malheur à vous, futurs hommes du monde, vae mundo a scandalis! Mais, dites-vous, je ne vois pas qu’il y ait un si grand mal à ne pas se séparer du monde. Il ne s’agit pas de savoir si vous le voyez ou ne le voyez pas, il s’agit de la sentence de Jésus-Christ.

Mais quoi! faut-il donc vivre en anachorète? -Qui vous l’a dit? Marie s’est- elle enfermée dans un cloître, et saint Paul ne fixe-t-il pas la limite quand il engage les chrétiens « à se servir du monde comme ne s’en servant pas: et qui utuntur hoc mundo tamquam non utantur(2).

Cela posé, je dis que le chrétien, s’il veut être chrétien, doit, à l’imitation de Marie, se séparer franchement du monde et se poser en chrétien. Pour cela deux conditions lui sont indispensables: la première, rompre ses liens; la seconde, sélancer du côté de Dieu.

1° Il faut rompre les liens qui nous rattachent au monde: Filioli, nolite diligere mundum neque ea quae in mundo sunt(3). Telle est la recommandation de saint Jean. Et pourquoi? Parce que « celui qui aime le monde, la charité de Dieu le Père n’est pas en lui. Si quis diligit mundum, caritas Patris non est in eo(4″).

Encore une fois il faut choisir. Voulez-vous avoir en vous l’amour du Père, n’aimez pas le monde. Voulez-vous aimer le monde, vous avez renoncé à l’amour de Dieu. Mais cette séparation du monde implique de grands sacrifices; qui le nie? Seulement considérez le gain: le monde quelques années, Dieu pendant l’éternité; à vous de choisir.

Est-ce que je veux que vous quittiez votre famille, votre fortune si vous en avez, une carrière honorable si elle s’ouvre devant vous? Nullement. Je veux seulement que pendant toute votre vie vous vous conduisiez non en homme du monde, mais en chrétien.

[2°] Il est vrai que peut-être Dieu vous demande davantage. C’est la plus grosse question.

Marie était pauvre, mais elle a voulu être pauvre. Marie, fiancée à Joseph, aurait pu être mère dans l’ordre ordinaire de la nature. Elle a préféré rester vierge. Grande affaire. Pour être ami de la pauvreté et de la chasteté, il faut faire des sacrifices que presque personne ne comprend pour ainsi dire plus.

La vie sévère, où se trouve-t-elle aujourd’hui dans la famille? Nulle part. Et ce que j’appelle la vie séparée, où est-elle encore? Que de fêtes dangereuses, que de plaisirs coupables, que de théâtres, que de bals! Est-ce avec une vie pareille qu’on prendra le goût de la pauvreté? Jamais, jamais. Est-ce avec une vie pareille qu’on prendra le goût de la chasteté? Rien moins encore. Pourtant, c’est là qu’est la force, c’est là que se forment les hommes: Fecunda virum egestas*(5). Les beaux siècles pour la France furent, quoi qu’on dise, ou les siècles indigents ou bien les siècles féconds en hommes volontairement pauvres. Ce furent les siècles chastes, les siècles séparés du monde par l’austérité de la chasteté et de la pauvreté. Aujourd’hui on ne veut plus de cela. Allez donc, jeunes bourgeois, dans le monde, plongez-vous dans ses plaisirs, mais aussi dans ses hontes. Rome, au moment de sa ruine, était peut-être encore plus avancée que vous. Mais les barbares frappaient à ses portes et les portes de Rome furent ouvertes aux barbares par la lâcheté, fille des moeurs infâmes et des richesses.

Que ceux qui ont des pensées plus hautes demandent à Marie la légitime séparation du monde; qu’ils lui demandent la force de se contenter de peu et d’aimer peu le plaisir; qu’ils lui demandent la sainte chasteté, la vigueur contre les jouissances; à ce prix ils deviendront des hommes, des chrétiens, des saints.

Notes et post-scriptum
5. "La pauvreté est féconde en hommes" Cette citation semble être un fragment de ce vers de Lucain: *Fecunda virorum Paupertas fugitur (Pharsale* liv. I, V. 156 et 157.) Belle sentence que le P. d'Alzon, citant de mémoire, modifie et accommode à sa pensée, sans dénaturer, d'ailleurs, celle du poète.1. "Malheur au monde, à cause des scandales." (Matth. XVIII, 7.)
2. I Cor. VII, 31.
3. "Mes petits enfants... n'aimez pas le monde ni les choses qui sont dans le monde." (I Ioan. II, 15.)
4. Ibid.