A des dames ou jeunes filles

sep 1863 Nîmes
Informations générales
  • A des dames ou jeunes filles
  • Retraite à Saint-Maur en 1863
    Première instruction - Jusques à quand boiterez-vous des deux côtés?
  • BZ 9, pp. 53-65.
Informations détaillées
  • 1 AMITIE
    1 AMOUR DES AISES
    1 ASCESE
    1 AUGUSTIN
    1 BUT DE LA VIE
    1 CAPRICE
    1 CHARITE ENVERS DIEU
    1 CHOIX
    1 CONCUPISCENCE DES YEUX
    1 CREATURES
    1 DESIR DE LA PERFECTION
    1 DEVOIR
    1 DOUTE
    1 EFFORT
    1 EGOISME
    1 ETERNITE
    1 FLATTERIE
    1 GENEROSITE
    1 HOMME CREE A L'IMAGE DE DIEU
    1 HONNEURS
    1 IDEES DU MONDE
    1 JOIE SPIRITUELLE
    1 JUIFS
    1 LIBERTE
    1 LUTTE CONTRE LA TENTATION
    1 LUTTE CONTRE LE MONDE
    1 MENSONGE
    1 MORT
    1 PAGANISME
    1 PAIX DE L'AME
    1 PASSIONS
    1 PERSEVERANCE
    1 PRIERE DE DEMANDE
    1 REFORME DU COEUR
    1 RETRAITE SPIRITUELLE
    1 SAINTETE
    1 SATAN
    1 TRAVAIL
    1 VANITE
    1 VIE DE SACRIFICE
    1 VOIE UNITIVE
    2 BOSSUET
    2 ELIE, PROPHETE
  • Du 15 au 20 septembre 1863
  • sep 1863
  • Nîmes
La lettre

Le peuple d’Israël avait abandonné Jéhova et avait honteusement courbé le front devant Baal. Dieu lui envoya son prophète qui lui dit: « Jusques à quand boiterez-vous des deux côtés? Vous ne pouvez être à Dieu et à Baal, décidez-vous et choisissez le Maître que vous voulez servir. Attachez-vous à Jéhova ou à Baal. »

Désirant connaître quel était le véritable Dieu, les prêtres de Baal se réunirent et provoquèrent une discussion avec le prophète Elie pour savoir quel était le vrai Dieu. Il fut décidé que celui sur l’autel duquel le feu du ciel descendrait pour dévorer et consommer la victime serait regardé comme seul véritable. Elie accepte le défi. Un autel est préparé par les prêtres, et lorsque la victime y est déposée, ils invoquent Baal, mais ce Dieu ne répond pas. Votre Dieu est sourd, leur dit Elie, criez, criez plus fort, il n’entend pas, criez, car peut-être dort-il. En vain toute la journée s’écoule en inutiles supplications. Baal ne répond pas. Le soir, Elie fait dresser à son tour un autel, fait apporter une assez grande quantité d’eau pour montrer visiblement la protection de Dieu; il fait également entourer l’autel de fossés, afin que l’eau puisse s’écouler, et lorsque tout est préparé, il se prosterne et prie. A peine a-t-il invoqué Jéhova que le ciel s’ouvre, le feu descend sur la victime, la consume entièrement et dessèche l’eau. Elie se tourne alors vers le peuple témoin du prodige. « Eh bien! lui dit-il, peuple ingrat, jusques à quand boiterez-vous des deux côtés? Est-ce Jéhova ou Baal qui est le vrai Dieu? Quittez donc ces vaines idoles devant lesquelles vous vous courbez si honteusement, hâtez-vous de quitter Baal pour revenir à votre Dieu, qui est le seul véritable. »

Ces paroles que le prophète adressait au peuple d’Israël peuvent parfaitement vous être adressées au commencement de cette retraite. Oui, je vous demanderai comme cet envoyé du Dieu d’Israël: « Jusques à quand boiterez-vous des deux côtés, jusques à quand serez-vous dans l’incertitude? Hâtez-vous de vous fixer. Si vous voulez suivre Baal, c’est-à-dire le monde et ses vains amusements et son esprit de mensonge, suivez Baal; si, au contraire, vous voulez être à Dieu, quittez, si ce n’est de corps, du moins d’esprit et de coeur, ce monde et ses joies mensongères, et suivez Jéhova, c’est-à-dire la vérité et le bonheur véritable. »

C’est surtout pendant cette retraite que vous devez réfléchir sur la route que vous voulez suivre; deux chemins s’ouvrent devant vous; l’un, je le sais, est spacieux et large, l’autre est étroit et couvert d’épines. Le premier vous conduira dans un antre ténébreux, le second au séjour de la lumière. Choisissez Jéhova ou Baal, il n’y a pas de milieu.

C’est donc sur ces deux routes que vous devez, pendant ces jours bénis, porter vos regards, afin de vous déterminer laquelle vous voulez suivre, ou plutôt jetez un regard sur les deux avenirs qui s’ouvrent devant vous, et ces deux avenirs sont: l’avenir faux et l’avenir vrai.

Votre avenir sera faux:

premièrement, si vous vous laissez dominer par l’égoïsme;

deuxièmement, si vous le basez sur le mensonge et les vains honneurs du monde;

troisièmement, si vous vous confiez à l’homme et que vous en fassiez votre bonheur;

quatrièmement, si au milieu de vos joies, de vos plaisirs, un souvenir ne vient pas s’associer à ceux qui, bien souvent, viennent agiter votre esprit.

Je reviens. Votre avenir sera faux, si vous voulez que l’égoïsme domine en vous. Oh! que l’égoïsme rend malheureuses les personnes qui en sont atteintes. Elles ne vivent que pour elles, et dans ce concentrement, si je puis m’exprimer ainsi, croyez-vous qu’elles seront heureuses? Non, car qu’y a-t-il de plus doux que de faire part aux autres de ses joies, de son bonheur. Considéré sous un autre point de vue, l’égoïsme se trouvera chez une jeune personne qui, après avoir quitté la maison d’éducation où elle avait été obligée de suivre une règle bien pénible parfois, rentre chez elle. Elle fait légalement son entrée dans le monde, elle se dit avec bonheur: « Je suis libre. Maintenant tout ce que j’ai espéré, tout ce que j’ai désiré va m’être donné. Mes rêves de bonheur vont se réaliser. Je suis libre. Plus d’entrave, plus de règle, je puis faire tout ce que je voudrai, passer mes fantaisies, obéir à mes caprices, personne n’a plus à me reprendre. Je suis libre. » Pauvre jeune fille! Se repliant alors sur elle-même, seule admiratrice de ses prétendues qualités, elle se fait son centre d’elle-même. Elle: voilà son point de départ et d’arrivée; uniquement occupée de sa propre personne, elle ne s’occupera que d’une manière superficielle de tout ce qui l’entoure, c’est à peine si ses amies, peut-être même sa famille, obtiendront d’elle certains petits égards. Tout devra se rapporter à elle. O égoïsme! qu’ils sont amers tes fruits… etc.

Votre avenir sera faux, si vous le basez sur le mensonge et les vains honneurs du monde. Je le sais, en général les compliments flattent, on aime à les entendre. Et savez-vous s’ils sont vrais? Vous devez en juger par ceux que vous prodiguez vous-mêmes. Que de fois avez-vous parlé contre votre pensée. Vous ne pensiez pas tous les éloges que vous avez faits à telle ou telle personne; au-dedans de vous-même, vous avez souri de pitié en voyant qu’elle se laissait prendre au piège que vous lui tendiez. Eh bien! rappelez-vous que les compliments, et pour la plupart ceux qui vous ont été adressés dans le monde, ont eu le même principe: ils ont tous un passé dans le mensonge. Les honneurs que vous avez cherchés ont été tous de courte durée, car tout passe comme nous, car hélas! nous passons aussi, et dans quelques années on se demandera que sont devenus ces joies, ces plaisirs, ces honneurs dont on était si soucieux. Que sont-ils devenus? Hélas! ils ont éprouvé le même sort que tout ce qui est terrestre, tout fuit, tout se fane comme les objets qui sont en notre possession, tout passe. Dieu seul et la vertu nous restent.

Votre avenir sera faux si vous vous confiez à l’homme et que vous placiez en lui votre bonheur. Quelle est la plus belle créature que Dieu, après avoir créé le monde, fit sortir du néant? N’est-ce pas l’homme? et l’homme n’est-il pas le chef-d’oeuvre de la création? le roi de la nature? Et pourtant le Saint Esprit nous dit que nous ne devons pas nous confier à l’homme, et à plus forte raison en faire l’objet de notre bonheur. Les créatures ne doivent pas absorber notre coeur, il est fait pour Dieu et non pour l’homme. Sans doute Dieu nous l’a donné pour aimer, mais cet amour doit d’abord se rapporter à son divin auteur; s’il se porte vers les créatures, méfions-nous de son ardeur, ne nous jetons pas vers le premier coeur qui s’ouvre, ne nous épanchons pas trop facilement; en un mot, que notre amour ait des limites… Inutile de développer plus longuement ce faux avenir, vous me comprenez, je m’en rapporte à vous.

Votre avenir sera faux, si au milieu de vos joies, de vos plaisirs, un souvenir ne vient pas se mêler à ceux dont votre imagination aime à se nourrir.

Il y a un élément qui doit, tôt ou tard, exercer sa puissance sur l’homme, un élément que rien ne peut anéantir: c’est la mort. Oui, que la pensée de la mort soit souvent dans votre esprit. Ce souvenir fera un jour votre honheur, car le Saint Esprit nous dit: Pensez à vos fins dernières et vous ne pécherez pas; et que devient l’âme qui a su se conserver pure au milieu de la fange du monde? Elle va jouir dans l’éternel séjour. Et pourquoi éloignerions-nous la pensée de la mort? Sans doute, elle est pénible, mais pas pour un chrétien. Pour lui, qu’est-ce que la vie? La vie n’est qu’un jour; il lui tarde d’être délivré de ce corps de mort pour s’envoler vers Dieu. Mais pour l’homme du monde, la vie c’est son bonheur, il s’y attache, il court après des biens, des honneurs, des plaisirs et des joies, il se jette au milieu de ce tourbillon qu’il appelle gloire, et là il boit à longs traits dans cette coupe si merveilleuse, il approche ses lèvres de ce breuvage empesté, et ce n’est qu’après l’avoir bu qu’il en sent toute l’amertume. Malheureux! au moment où tu te jetais ainsi au milieu des plaisirs, si la mort était venue te frapper de sa faulx meurtrière, qu’aurais-tu dit? Tu aurais voulu l’éloigner comme tu l’avais fait de ta pensée, son souvenir seul t’effrayait, et maintenant impitoyable, elle te répond que tu es sa victime… Mais ce n’est pas tout. Tout finit-il à la mort? Non. Il reste au-delà de la tombe ce fameux peut-être, cette éternité! Et alors que deviendras-tu, si tu n’as pas voulu penser à la mort pendant ta vie? Quel sera l’avenir que tu te seras fait? un avenir malheureux. Pensez donc à la mort, méditez sur la mort, c’est une bonne conseillère, nous dit Bossuet…

Votre avenir sera vrai:

1° s’il est basé sur le devoir accompli sous le regard de Dieu;

2° si vous luttez avec vos passions;

3° si vous avez toujours devant les yeux votre destinée. Et quelle est-elle votre destinée? D’abord vous êtes destinées à devenir des saintes, et ensuite à jouir du bonheur éternel.

Je dis que votre avenir sera vrai s’il est basé sur le devoir accompli sous les yeux de Dieu. Certainement, si libres et abandonnées à votre propre volonté, vous vous occupez sérieusement de vos devoirs, si vous l’accomplissez, ce devoir, pour Dieu qui vous l’ordonne, et si en le faisant, vous considérez toujours ce regard divin auquel rien n’échappe, oui vous serez heureuses, et l’avenir que vous vous ferez sera un avenir vrai. Vous travaillerez, vous vous occuperez; mais ne vous considérant pas seulement vous-même, ce travail, cette occupation aura pour vous des charmes inconnus à l’égoïsme. Dieu, en la présence duquel vous agirez, vous récompensera non seulement pendant la vie présente, mais pendant l’éternité, qui sera l’heureux avenir que vous vous serez fait. Oh! que le travail, que le devoir fait pour Dieu, accompli sous ses divins regards, est doux à remplir. Habituez-vous donc à n’agir qu’en la présence de Dieu, à vous familiariser avec cette pensée: Dieu me voit, et alors vos moindres actions acquerront un mérite infini dont vous ne connaîtrez tout le prix que lorsque vous en recevrez la pleine possession.

Votre avenir sera vrai, si vous luttez avec vos passions. Hélas! nous naissons tous avec des penchants plus ou moins violents, il est vrai, mais qui demandent de notre part une lutte acharnée. Tous nous avons des passions, et c’est à nous à en modérer l’ardeur, il faut lutter généreusement contre ces sensualités, ces désirs, ces affections quelquefois si funestes, il faut avoir toujours l’arme à la main pour lutter; le combat avec la nature, avec ce nous-même est souvent pénible, il en coûte de briser telle affection, de rompre avec tel ou tel sentiment; c’est pénible, je sais, mais aussi quel calme au-dedans de vous-même, quelle paix, quelle douceur… Il faut que cette lutte commence dès le début, car nous dit St Augustin, il est plus facile de faire plier un roseau que le chêne; mais il faut également que cette lutte dure toute la vie. Le ciel, vous le savez, est le prix de la victoire, et pour vaincre il faut combattre.

Votre avenir sera vrai, si vous avez toujours devant les yeux votre destinée. Quelle est-elle? D’abord vous êtes destinées à devenir des saintes. Pourquoi le créateur vous a-t-il placées sur la terre? N’est-ce pas pour tendre à la perfection? Et qu’est-ce que la perfection? N’est-ce pas la sainteté? Or, je vous ai déjà parlé, dans une autre circonstance, de la perfection; je vous ai dit que tous nous avions un degré de perfection auquel nous devions arriver. Eh bien! si vous travailliez à devenir des saintes, si toutes vos actions tendent vers ce but, votre avenir sera vrai parce que vous serez dans la voie de la perfection. Vous êtes destinées à devenir des saintes, à remplacer, ou plutôt, à occuper les trônes des anges déchus. Voyez qu’elle est belle votre destinée! qu’elle est magnifique et digne de tous vos efforts. Aspirez donc à cette vie sainte, ne négligez rien dès le début pour y arriver, et c’est pendant ces jours de retraite que vous devez prendre sérieusement la résolution d’être des saintes, puisque votre [destinée] est telle. Si vous n’êtes pas des saintes, c’est que vous ne l’aurez pas voulu. Mais la joie, le calme, la paix et la douceur que goûtent, dès ici-bas même, les personnes saintes, ne sont pas les seules récompenses accordées à leur générosité; elles sont également destinées à jouir d’un bonheur éternel. Voilà le prix ou plutôt l’apanage de la sainteté: le bonheur éternel. Oui, mes chères enfants, vous avez été créées pour le bonheur et pour un bonheur éternel. Si donc, par votre négligence, vous perdez cet avenir de bonheur, vous sentirez et vous comprendrez, mais trop tard, la perte que vous avez faite. Fixez donc vos regards sur cette destinée heureuse qui sera le terme de vos luttes et de vos combats, voyez le bonheur que Dieu vous prépare, et que cette vue vous encourage, que cette vue vous fasse surmonter les obstacles que la nature opposera à votre bon vouloir. Et lorsque prêtes à succomber à quelque tentation vous recourrez à Dieu, rappelez-vous qu’une destinée de bonheur, qu’une éternité bienheureuse sera le prix de votre victoire, et alors vous sentirez s’assoupir en vous toutes ces petites révoltes du coeur. Dites-vous souvent à vous-mêmes: je suis destinée à devenir une sainte et à jouir du bonheur éternel, je dois donc travailler à atteindre ce but. Voilà ce que vous devez, mes chères filles, vous répéter souvent, pendant ces jours de retraite; et après être efforcées de vous préparer cet avenir vrai, vous irez recueillir dans l’éternel séjour le fruit de votre générosité et de vos sacrifices.

Notes et post-scriptum